Le Tourisme et l’Universite : INTERVIEW DE DOMINIQUE PAGES, Maître de conférences au CELSA Sorbonne Paris 4

Le Tourisme et l'Universite : INTERVIEW DE DOMINIQUE PAGES, Maître de conférences au CELSA Sorbonne Paris 4

Le monde universitaire fait aussi partie des acteurs du tourisme.

Donnons la parole à Dominique Pages.

>> Dominique, peux-tu nous décrire ton parcours ?
bonjour, merci pour cet espace numérique ouvert à des opinions et regards très contrastés. Sur mon parcours universitaire, soyons brève: études de philosophie et de lettres, accommodées d'arts Plastiques, jusqu'à l'obtention d'un doctorat; puis une maîtrise au Celsa, communication et marketing. Quant à la trajectoire professionnelle, elle est en cohérence avec ce parcours: enseignement du français et de la littérature jusqu'en 86, passage dans l'édition et dans les "études qualititatives " entre 85 et 86, participation à la création d'une école d'art en 87, puis retour vers l'enseignement, supérieur cette fois-ci, pour animer et créer des cursus et départements dédiés aux métiers de la communication.

>> Qu'est-ce que le CELSA ?
Le Celsa est une grande Ecole rattachée à la Sorbonne-Paris IV, qui forme depuis plus de quarante ans aux métiers de la communication et de l'information ( journalisme et métiers des médias, communication institutionnelle – territoriale, politique, etc.- , communication et management interculturels, ressources humaines et communication interne, publicité et marketing ). Elle forme donc des étudiants ( en formation initiale et continue ) de la licence au doctorat aux pratiques médiatiques ( et de plus en plus numériques ) de cet ensemble de métiers de la communication… Chaque année de 750 à 850 étudiants suivent des cours, réalisent des travaux appliqués ou plus théoriques, fabriquent des contenus éditoriaux divers, dans un souci constant de créativité et d'innovation appliquées à ces divers champs professionnels… Chaque année, ils font des stages de sensibilisation, de qualification, d'intégration que cela soit en France ou à l 'international.
>> Quelle est ta fonction au sein de cette école ?
J'y enseigne bien sûr mais j'y ai surtout créé, animé et dirigé des formations, spécialisées dans la communication globale et interculturelle, la communication territoriale, la communication numérique. Dans la continuité de ces cursus qui posaient clairement les questions de la mutation des territoires, de l'incidence des médias dans leur promotion, animation et gouvernance, je vais donc ouvrir ( avec l'assentiment bien sûr de l'ensemble des acteurs universitaires et professionnels de l'établissement ) un nouveau Master 2 "Cultures, Tourismes et communication".

>> Tu es en train de mettre en place une nouvelle formation : Le Master professionnel 2007 Cultures Tourisme Communications, elle s'adresse à quel public ? Quels sont ses objectifs ?
Cette formation s'adresse à des étudiants de formation continue, issus de secteurs variés, culturel, touristique, médiatique mais aussi éditorial, documentaire, commercial ou technologique. Ce cursus leur propose de mieux appréhender les mutations, dans un contexte de mondialisation, des pratiques de communication et d'information des entreprises, des institutions et des organisations du tourisme, du patrimoine, de la culture – et plus encore "des cultures".
L'analyse, la mise en oeuvre et le pilotage des stratégies de communication dans ces secteurs en constituent le fil conducteur. A son issue, les étudiants pourront mieux situer l'apport des médias et des pratiques de communication à ces secteurs en mutation, de mieux appréhender et évaluer leurs pratiques éditoriales mais aussi managériales. La démarche proposée passe ainsi par une réflexion innovante et créative tant sur le statut renouvelé de la culture et des loisirs ( dans un double mouvement de mondialisation et de localisation des industries et des institutions culturelles ) que sur les enjeux des nouvelles technologies en termes de conception, de stratégies et de management dans le secteur du tourisme…
Plus concrètement, les étudiants issus de cette formation seront susceptibles d'occuper tant des postes de responsables de communication plurimédias ( en mettant au centre les supports numériques ), de responsable éditorial web, de responsable des études, de chef de projet ( "tourisme" ou "culture") dans l'ensemble des organisations du tourisme et de l'offre culturelle, privées ou publiques, de l'agence aux CRT ou CDT, des entreprises culturelles aux groupes internationaux innovants de la filière.

>> Après une brève (si possible…) analyse sociologique de l'innovation, de la technique et des organisations, peux-tu nous décrire les enjeux d'une nécessaire et incontournable compréhension et intégration de l'innovation et du changement dans les secteurs du tourisme ?
L'innovation est devenue une injonction multidimensionnelle: managériale, organisationnelle, technologique, communicationnelle, des usages, etc. Cette injonction s'inscrit dans une dynamique de rééquilibrages stratégiques liés à la mondialisation: celle-ci a favorisé de nouveaux acteurs, de nouveaux marchés; elle a intensifié les concurrences et donc les jeux de positionnement; elle appelle des ajustements structurels en continu. La donne technologique est donc centrale: elle accompagne mais aussi "donne le ton" à ces changements.
Dans les organisations d'une certaine importance, les supports numériques s'intègrent de plus en plus dans des politiques structurées et portées par des acteurs aux profils innovants ( directeur internet, responsable éditorial internet, responsable des contenus multicanaux, etc. ). On parle moins d'outils que de "logiques médiatiques et intermédiatiques", de "réorganisation éditoriale" et "d'optimisation des process": l'e-entreprise voire la m-entreprise ( intégration de supports mobiles dans les stratégies des organisations ) deviennent les nouvelles icônes du management technologisé.
Ces politiques numériques fondées sur le temps réel, la réactivité, l'interactivité et la relation personnalisée au client se redéploient autour de "la demande" et cherchent à capter non seulement l'attention mais aussi à étudier en continu les usages de ce "client". D'autant plus que ce "client" tend à devenir actif en termes de communication numérique: via les blogs, les podcasts, etc., il interagit avec les dispositifs proposés par les entreprises et les institutions…..
>> Plus précisément, peux-tu nous entretenir des nécessités de la communication numérique en interne et en externe dans les pratiques touristiques.
La formation CTC tente d'actualiser les réflexions que le Celsa porte depuis des années ) sur ces mutations et leur mise en pratique ( en interrogeant ce secteur hybride du tourisme et de l'offre culturelle: celui-ci est sans doute plus concerné que tout autre par les médias numériques, leurs incidences organisationnelles et communicationnelles.
La mise en réseau ( tant au niveau local, régional, national qu'international ) des acteurs des différentes filières concernées est radicalisée par "le numérique" : les dispositifs numériques questionnent en profondeur les modes de gouvernance et de partenariats en place, les modalités d'échanges et de mutualisation de contenus; la temporalité de l'offre et de la demande touristiques et culturelles est profondément requalifiée.
Les contenus eux-mêmes sont remis en question : de par une multiplication des énonciateurs ( une destination ne peut plus communiquer de manière descendante, univoque, discontinue ), de par notamment les formes d'autopublication consacrées au voyage et au tourisme ( blogs, photoblogs ,carnets de voyages, récits de voyage en ligne, constituent un monde à par entière, pluralisant les lectures des territoires touristiques et des lieux touristiques – voir les répertoires ou annuaires de blogs que sont Uniterre , Blogs de voyage, etc.).
Les supports numériques permettent non seulement, via les outils de suivi de l'audience, de déployer des politiques renforcées de personnalisation et de fidélisation vers les touristes mais aussi d'analyser plus finement ( avant, pendant, après le séjour ou le voyage) leurs pratiques, de cerner des usages inédits, témoignant de diverses formes d'émancipation par rapport à l'offre touristique.

>> Je sais pour l'avoir abordé avec toi lors des rencontres de l'ARDESI fin novembre à Toulouse, que tu milites pour une réelle hybridation des cultures et des formes plurielles du tourisme , les mutations technologiques en seraient le principal vecteur, peux-tu développé ta vision ?
Le tourisme de masse, si jamais il eut une réalité tangible, laisse la place à des formes et à des pratiques diversifiées: tourisme culturel, tourisme solidaire, écotourisme, tourisme d'affaires, tourisme intersticiel, tourisme du risque,…. la segmentation croissante des offres touristiques fait écho à des imaginaires du voyage et de la culture renouvelés. Chacun se veut , selon les moments ou les situations de sa vie, explorateur de l'exotique, aventurier sportif, intellectuel respectueux de traditions, urbain en quête de confort et de bien être: les figures du touriste et du voyageur se démultiplient en effet en une mosaïque appelant réflexivité.. .
De même , "la culture" ne se résume plus en des patrimoines matériels à découvrir mais intègre de plus en plus des patrimoines immatériels qu'il faut comprendre, vivre, expérimenter ( savoir-faire, manières d'être, traditions orales, etc.). Les mutations technologiques peuvent accompagner et favoriser cette complexité des pratiques et des imaginaires en démultipliant les sources d'informations susceptibles de nourrir cette diversité mais aussi en permettant aux voyageurs de produire leur propre regard et donc leur propre interprétation sur ce qu'est le voyage, la culture, les cultures et leur hybridation. La préparation "autonomisée" du voyage via les sites, sa mise en signe et son éditorialisation par le voyageur via les appareils numériques ( photos, caméras, mobiles, e-guides ), sa diffusion via l'autopublication appellent des analyses pointues que les acteurs du tourisme doivent susciter pour anticiper ce que certains désignent comme un post tourisme, d'autres comme un passage vers une mobilité généralisée.

Interview réalise par Patricia Paranque


This entry was posted on Thursday, December 7th, 2006 at 8:27 pm and is filed under Analyse touristique, l'Interview du Pro. You can follow any responses to this entry through the RSS 2.0 feed. You can leave a response, or trackback from your own site.

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